Samedi 21 novembre 2009 6 21 /11 /2009 14:52

Le temps est intimement lié à l’œuvre de Marcel Proust. Le mot qui revient le plus souvent au fil de la Recherche est « temps ». Mais il convient de préciser que dans l’ensemble de l’œuvre de Marcel Proust, le temps n’est pas perdu ni retrouvé. Il y a un temps sans passé et sans futur propre à la création artistique. N’essayez pas d’y découvrir une quelconque chronologie, le temps n’est pas linéaire.

La lecture de « A la recherche du temps perdu »n’est pas facile car les phrases sont souvent alambiquées. Et pourtant « Longtemps, je me suis couché de bonne heure… » ouvre les portes d’un monde que chacun imaginera à sa manière. Il n’y a pas une lecture de la Recherche, chacun construit au fil des pages « une » lecture qui lui est propre.

Il faut un peu de persévérance pour accrocher ce monde si particulier. Avec Proust, il n’y a pas de plaisir sans effort. L’œuvre est difficile à comprendre dans sa globalité, c’est une mosaïque mais dont le sens global se révèle page après page pour peu que l’on trouve le fil directeur du temps. Le lecteur pioche dans ce paquet de bonbons de pure littérature des passages, des carreaux de mosaïque et savoure. Prenons le passage de la madeleine :

« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi.
Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. »

Du côté de chez Swan.

 

La madeleine vous a donné l’eau à la bouche ?

La plus belle réussite pour le lecteur est certainement de déceler dans l’œuvre les parcelles de temps qui jalonnent les paragraphes, et d’atteindre au final le monde du «temps retrouvé».

A propos du célèbre questionnaire de Proust : savez-vous qu’il est issu d’un jeu britannique de la fin du XIX siècle appelé Confessions. Marcel Proust le trouva dans un album, « An Album to Record Thoughts, Feelings », appartenant son amie Antoinette Faure, dont le père Félix deviendra président de la IIIème république en 1895. Marcel Proust le renseigne à différentes périodes de sa vie. Il subsiste une version datant de 1890 qui a dû être renseignée lorsqu’il était à Orléans pour faire son service militaire.  

Mon questionnaire de Proust sous ce lien , et si vous souhaitez renseigner le vôtre, envoyez le moi. Il permet de se connaître un peu mieux.

Et pour les experts qui souhaitent approfondir leur recherche sur cet écrivain, c’est à l’université d’Urbana-Champaign de l’Illinois (et non en France !) que l’on trouve la majeure partie des archives de cet écrivain français collectionnées par Philip Kolb, homme de lettres américain. Le lien vers le site de l’université http://www.library.illinois.edu/kolbp/fr/index.html


Par Kronos - Publié dans : Le temps
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