Regarder Ecouter Lire
Dans son livre « Regarder Ecouter et Lire », Claude Lévi-Strauss nous livre un regard intéressant sur l’œuvre de Nicolas Poussin et notamment sur les Bergers d’Arcadie.
Regarder Ecouter Lire est écrit sur le ton de l’entretien. On y trouve des réflexions sur Poussin mais également sur Ingres et des réflexions de Diderot et de Rousseau sur les beaux-arts. Portant sur des œuvres différentes, la vision apportée par Lévi-Strauss converge pour mettre en évidence les principes qui composent le fondement du jugement esthétique.
Les Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin
Même si la base des propos de Lévi-Strauss s’appuie sur l’étude d’Erwin Panofsky[1]
(1892-1968), historien d’Art allemand immigré aux Etats-Unis,
il n’en reste pas moins que c’est la vision limpide et ciselée dans le diamant du célèbre
anthropologue et ethnologue que l’on retrouve dans ce livre. L’œuvre des Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin est regardée et écoutée (car l’œuvre nous parle) par le monument qui a écrit «
Tristes tropiques ».
La traduction de Et in Arcadia ego, « Et moi aussi, j’ai vécu en Arcadie » est inexacte. Il faut la traduire
par « Et moi aussi, je suis là, j’existe, même en Arcadie ».
La mort parle, pour rappeler aux mortels que les bergers représentent, que même
dans un lieu aussi idyllique (l’Arcadie), les Hommes n’échappent pas à leur destinée. Le tombeau est là pour porter l’inscription et symboliser la mort. La jeune femme incarne la destinée. Elle
répond aux bergers qui s’interrogent sur la signification du memento mori Et in Arcadia ego.
Voir lien vers article « Et in Arcadia ego : fantasmes et mythes ».
Trois œuvres bien distinctes
Les trois œuvres les plus connues sur le thème Et in Arcadia ego :
1/ celle de Giovanni Francesco Guercino dit le Guerchin réalisée en 1618 (Et in Arcadia ego, Galerie nationale du palais
Corsini, Rome) ;
2/ La première de Nicolas Poussin peinte en 1627 (Les bergers d’Arcadie, château de Chatsworth House près de Chesterfield
en Angleterre) ;
3/ La deuxième oeuvre sur ce thème et la plus connue a été peinte en 1641.
Les trois tableaux abordent le thème de la mort de façon différente. D’une confrontation « violente » de l’homme avec la mort avec Guerchin, on aboutit à une vision beaucoup plus feutrée de notre destiné dans le deuxième tableau de Poussin. Mais pour mieux décrypter ce dernier, il faut d’abord se pencher sur les deux premiers.
1/Chez le Guerchin, les bergers semblent se lamenter devant la tête de mort.
Deux symboles de la résurrection figurent sur la peinture :
une abeille posée sur le crâne ;
une chenille qui symbolise la transformation de l’âme qui renaît.
On voit également une souris qui représente l’âme du mort ou le temps qui passe détruisant toute chose. Plus haut, sur la branche
d’un arbre, un chardonneret
symbole de l’âme chrétienne évoque
la passion du Christ.
La tête trône sur ce qui doit être une tombe.
2/La première œuvre de Poussin s’inspire de celle du Guerchin. C’est une version « intermédiaire » selon
Lévi-Strauss où l’on peut voir la tête de mort posée au second plan.
Elle
passe presque inaperçue.
On voit une bergère vêtue simplement. Le vieillard remplace la tête de mort. Lévi-Strauss écrit qu’il est aussi l’image symbolique du fleuve Alphée dont la source est en Arcadie. On peut voir que le vieillard renverse une jarre pleine d’eau. Selon la mythologie, ce dieu fleuve traversa la mer pour rejoindre en Sicile la nymphe Aréthuse. Aréthuse fut changée en fontaine par Artémis. Alphée et elle fusionnèrent.
Et in Arcadia ego de Nicolas Poussin
La deuxième peinture de Poussin nous montre au contraire une contemplation absorbante de l’idée de mortalité.
La jeune femme drapée de bleu et de jaune incarne la destinée, c’est peut-être aussi une sœur de Thanatos.
Sa main droite, sur l’épaule d’un berger, rassure, mais en même temps, montre que la destinée ne
peut que s’imposer sur les Hommes. La jeune femme se tient droite dégageant une certaine souveraineté et une inflexibilité propre aux êtres mythologiques.
Elle est statique comparée aux trois bergers qui semblent un peu tourmentés. Impassible, et avec
beaucoup de noblesse dominatrice, elle énonce implicitement les mots gravés sur le tombeau. Elle invite les bergers à comprendre que « Aussi en Arcadie, haut lieu mythique (lien vers
Arcadie), je suis là (la mort est là), à vos côtés ». Lévi-Strauss se plaît à imaginer un scénario. Cette femme fait son entrée par la droite et se manifeste en posant sa main sur l’épaule
du jeune berger dans un geste de contrainte et d’apaisement. Le berger tourne les yeux vers elle, pas tellement surpris de cette apparition puisqu’il a pour fonction plastique de relier la jeune
femme au memento mori. Les mouvements suggérés du visage de ce berger qui regarde la femme et de sa main pointe la devise, revèle son
identité.
Maquettage de l’œuvre
Le peintre Nicolas Poussin confectionnait des petites figurines de cire pour les disposer sur une planchette dans les attitudes correspondant à la scène qu’il
souhaitait peindre. Pour pousser plus loin le réalisme, il drapait les figurines de papier mouillé ou de taffetas mince et formait les plis à l’aide d’un bâtonnet pointu. Cette scène était
ensuite posée dans une boîte.
Des trous pratiqués dans les parois de la
boîte permettaient d’éclairer chaque figurine et de vérifier les ombres portées sur le fond de la boîte. Face à cette maquette, il commençait à peindre.
Ce procédé était déjà employé depuis longtemps, mais à l’époque de Poussin, il commençait à tomber en désuétude car il demandait trop de temps.
Conclusion
Claude Lévi-Strauss avouera que Regarder Ecouter Lire était un caprice. Il dira même « J’en avais plein le dos de la mythologie, et j’avais besoin de me laver l’esprit en regardant tout autre chose ». Depuis plus de 40 ans, Lévi-Strauss notait ses idées sur l’art et les inscrivait précautionneusement sur des fiches en pensant qu’elles finiraient par bien servir un jour. Etrange coïncidence que cette rencontre entre un grand penseur et cette œuvre si énigmatique qui nous est livrée entre autres choses dans Regarder Ecouter Lire.
Claude Lévi-Strauss fut un chêne que le temps a fini par abattre. Un repère de moins dans ce monde en recherche de repères, un chêne de moins dans cette forêt de plus en plus clairsemée.
Heureusement qu’il nous reste des livres à lire, à relire…
L’œuvre Les bergers d’Arcadie nous livre un regard sur la mort empreint de sérénité et d’une infinie sagesse. L’esprit du message sied si bien à Claude Lévi-Strauss disparu le 30 octobre 2009 à presque 101 ans.
[1] Panofsky, E., « Et in Arcadia Ego : On the Conception of Transience in Poussin and Watteau », in Philosophy and History.